Le cheminement du Kairos

Dans cet article j'avais envie de partager avec vous un bref historique de mes réflexions depuis le lancement du projet, au gré des recherches, des expériences et des rencontres. Ce cheminement m'a permis de faire mûrir mes réflexions, de clarifier ce que je voulais partager dans le livre que je rédige en ce moment. Je voulais ici essayer de vous esquisser le chemin que j'ai emprunté depuis maintenant près de 18 mois.

Le lancement: focalisé sur le mot "temps"

Au début de mes recherches je me suis concentré sur son essence. J'ai commencé par l'étymologie du mot, les multiples définitions qui existent selon le contexte dans le dictionnaire, à la recherche d'une forme d'absolu. Je me suis rapidement rendu compte que ce serait difficile tant ce mot "temps" pouvait avoir des réalités différentes selon le contexte utilisé (musique, sports, météo, etc.). Je me suis tout de même attaqué à différentes théories en sciences physiques comme la théorie de la relativité restreinte proposée par Albert Einstein au début du XXeme siècle. Je me suis également tourné vers la philosophie allant même m'initier à la métaphysique, c'est à dire aux réflexions sur ce qui existerait indépendamment de l'expérience humaine. J'ai eu un déclic lors des premiers entretiens que j'ai mené en novembre 2018. Lorsque j'introduisais mon projet en parlant du Temps en général, pensant ouvrir le sujet, en réalité je le fermais. Mon introduction était bien souvent suivie d'un blanc, d'une sorte d'intense introspection chez mes interlocuteurs qui se sentaient obligés de présenter des réflexions savantes. Ils pensaient tout de suite à la philosophie, à quelque chose de grand, qui nous dépasse. C'est l'a priori que j'avais également en lançant mon projet et que nous avons majoritairement. Ainsi je n'ai pas été étonné quand j'ai réalisé que la citation qui ressortait le plus souvent à propos du temps est celle du philosophe chrétien du Veme siècle Saint-Augustin:
"Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette question, je l’ignore" (Augustin d’Hippone, Les confessions, livre XI, chapitre 14).

Nous en avons l'intuition mais lorsqu'il faut l'extérioriser, l'exprimer, l'expliquer c'est une montagne qui se découvre devant nous. 

Le cheminement vers l'expérience

Au fur et à mesure de mes investigations, de mes questionnements mais aussi de mes confrontations je me suis dit qu'aborder la question du temps par le concept en lui même était difficile d'accès et souvent technique. J'ai ensuite réalisé que pour beaucoup nous placions derrière le mot "temps" une image différente selon le moment de la journée, l'état émotionnel ou encore ce que nous venions de vivre (comme dire que le temps est long après avoir fait la queue dans un bureau de poste). Mes deux objectifs étaient:

1. De cheminer afin de mieux comprendre comment nous percevons le temps et d'où vient cette sensation d'en manquer

2. De partager ma démarche et mes réflexions

C'est en repartant de l'objectif de partage et des images différentes que nous plaçons derrière le mot "temps" que j'en suis arrivé à la conclusion qu'il me fallait un autre angle d'attaque que le concept. C'est arrivé comme une évidence, c'était devant moi depuis le début mais il me fallait cheminer pour m'en rapprocher et réaliser que cet angle d'attaque c'était l'expérience, la façon dont nous expérimentons ce temps.

Crédits: Pixabay
Crédits: Pixabay

Le début de la fluidité

Une fois ce premier déclic opéré le chemin se découvrait plus facilement et je le voyais se dessiner à un horizon plus lointain ce qui me permettait de guider mes recherches. Les entretiens qui suivirent étaient plus fluides. En axant la présentation du projet sur l'expérience du temps je le rendais plus concret, je le reliais à la vie, à la façon dont nous utilisons ce temps. Avec ce guidage la parole sortait plus facilement pour mes interlocuteurs, fini les grands blancs. L'expérience du temps c'est en fait l'expérience tout court. Le temps est le matériau de base de notre vie quotidienne, celui que nous pouvons sentir filer. L'expérience du temps se traduit en réalité dans nos comportements, nos attitudes, notre rapport au monde ou encore ce qui se passe dans notre esprit. Et cela rend le dialogue autour du temps beaucoup plus intéressant, en tout cas plus fluide...

Souvent si nous n'avons pas réfléchi au temps c'est parce que nous pensons peu à la façon dont nous agissons, nous sommes pétris d'automatismes au quotidien: ce que l'on fait au réveil, le trajet pour se rendre au travail, les gens que nous fréquentons, les sports que nous pratiquons, jusqu'à la façon dont nous pensons, tout cela est le fruit d'une histoire et d'habitudes. Rien d'anormal à tout cela, car penser à tout ce que nous faisons nécessite de l'énergie, du temps et de l'attention que nous avons en quantité limitée et dont nous avons besoin pour interagir avec le monde extérieur, avec les autres. Mon cheminement se poursuivait alors vers ce qui se passait à l'intérieur de nous lorsque nous vivons une expérience.

 

Temps, énergie et attention

Le temps, l'énergie et l'attention permettent d'après moi de caractériser une expérience que nous faisons:

- Le temps: la durée (indiquée par l'horloge) de l'expérience 

- L'énergie: à la fois l’énergie dépensée mais aussi l’énergie ressentie à travers les émotions et d'autres sensations

- L'attention: à quel point notre esprit est tourné vers les différents aspects de l'expérience que nous sommes en train de vivre comme des odeurs, des couleurs, ses sensations, des surprises (et non pas vers ce que l'on va préparer pour dîner ce soir).

Regarder la télévision par exemple est une expérience (du temps) que l'on peut caractériser par la durée passée, l'énergie dépensée comme ressentie et l'attention accordée à cette expérience. Y pensons nous? Comment vivons nous cette expérience (est ce que le temps semble passer vite)? Qu'en reste-t-il (quelle trace ce temps laisse en nous)?

 

Ces trois composantes présentent toutes un aspect paradoxal commun qui est qu'elles semblent à la fois nous appartenir et à la fois très influençables et influencées par l'extérieur, c'est à dire par notre environnement ainsi que par les interactions avec d'autres personnes. 

Un terrain de jeu immense

Chaque phase de notre vie quotidienne et moins quotidienne devient une source potentielle d'exploration. Par exemple prendre l'autoroute avec votre voiture est une expérience. Mais lorsque nous roulons à 130km/h sur des bandes de bitume il est difficile d'avoir une interaction avec l'espace traversé. Porter son attention sur le paysage que l'on traverse devient un risque pour notre sécurité. Ainsi l'expérience du trajet d'un point A à un point B ou encore l'expérience d'un voyage en voiture, si elle est plus brève (en durée) ou plus longue (en distance) avec des vitesses de circulation plus élevées, permet peu d'interactions avec l'environnement traversé. Ce type de voyage ne présenterait  plus de relief, il ne pourrait que plus rarement être associé à un souvenir des espaces foulés comme un ruisseau traversé ou une colline gravie. Ce temps de voyage deviendrait alors comme un temps "perdu" lorsque nous tentons de nous le remémorer.

J'ai ainsi tenté d'explorer différentes expériences comme celle de l'autoroute par le biais de l'attention, de la mémoire mais aussi des sens ou encore des émotions. Ce terrain de jeu est immense, je n'ai pas tout exploré mais je m'en suis fait une idée.

Crédits: Pixabay
Crédits: Pixabay

Se dessiner une ligne directrice

Au fil du projet je me suis forgé des points de vue et j'ai pu commencer à dessiner un fil directeur dans mes réflexions. Le problème comme je l'ai pointé et comme beaucoup d'autres l'ont pointé c'est ce sentiment d'accélération, de pression temporelle, cette sensation de manquer de temps. La solution à ce problème serait donc de "ralentir" et c'est ce qu'un certain nombre de publications proposent. Personnellement je me suis forgé le point de vue que le "ralentissement" ne serait qu'une réaction à l'accélération. Il serait l'antithèse de l'accélération, une réponse à un excès par un excès inverse.

Je pense que la solution est dans l'action plus que dans la réaction, elle est dans la maîtrise, dans l'équilibre. L'équilibre est à trouver entre des périodes intenses et des périodes de relâchement, entre des temps d'action et des temps de réflexion. Certains aiment la vitesse/l'intensité plus que d'autres et il faut que chacun puisse trouver son équilibre. Je ne pense pas que le problème réside en soi dans ce sentiment d'accélération mais plutôt dans le sentiment de la subir, de ne rien maîtriser. Pour cela j'ai essayé de dégager des pistes pour avoir de meilleurs prises sur notre expérience du temps, il y a des solutions individuelles mais elles ne seront que limitées sans une réflexion collective...


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Commentaires: 1
  • #1

    Mulet (dimanche, 17 novembre 2019 21:24)

    Ah ! ça donne trop envie de lire la suite, continue ... !